Trente-trois kilomètres. Près de 1 500 mètres de dénivelé cumulé. Deux jours pour traverser l’un des espaces naturels les plus fous d’Europe, coincé entre une ville de deux millions d’habitants et la Méditerranée. Le GR® 98-51 n’est pas la randonnée la plus sage des Bouches-du-Rhône, c’est peut-être la plus belle. Des falaises calcaires qui tombent dans des eaux turquoise, une grotte préhistorique engloutie sous les vagues, un trou qui souffle comme Neptune lui-même : le sentier rouge et blanc des calanques joue dans une autre catégorie. Voici tout ce qu’il faut savoir avant de chausser les godasses.
Ce qu’il faut retenir avant d’attaquer
- 33 km de Callelongue (Marseille) à Cassis — non bouclé, prévoir le retour en train ou bus
- Niveau très difficile selon le Parc national : dénivelés cumulés jusqu’à 820 m sur la première journée
- Bivouac strictement interdit dans tout le Parc national des Calanques
- Du 1er juin au 30 septembre, l’accès dépend du risque incendie — consulter chaque veille entre 17h et 18h
- Sugiton exige une réservation gratuite en ligne pendant la saison estivale
- Meilleure période : mars, avril, mai et octobre — chaleur raisonnable, massif désert
Les chiffres clés du GR® 98-51
Soyons clairs d’emblée : ce GR ne pardonne pas les approximations. Contrairement à certaines balades en calanques qui se promeuvent « accessibles à tous », la traversée complète exige une préparation sérieuse. Le Parc national des Calanques lui-même classe les trois tronçons en très difficile. Ce n’est pas du marketing prudentiel — c’est du concret.
| Tronçon | Distance | Durée estimée | Dénivelé positif |
|---|---|---|---|
| Madrague de Montredon → Col de Morgiou | 16,6 km | 6h15 | 820 m |
| Luminy → Cassis (port) | 14,6 km | 5h30 | 730 m |
| Total traversée complète | ~33 km | 2 jours | ~1 550 m |
Le balisage rouge et blanc est la boussole du randonneur. On ne quitte jamais le GR® 98-51 sans raison valable — les intersections avec d’autres sentiers sont nombreuses, et les mauvaises décisions coûtent des heures. La carte IGN 3145ET (Marseille-Les Calanques) est la référence terrain. Une trace GPX téléchargée sur le téléphone ne remplace pas une vraie carte quand la batterie flanche à mi-parcours.
Jour 1 : de Callelongue à Luminy — 16 km de montées et de mer
Le départ s’effectue depuis Callelongue, terminus méridional des bus marseillais et premier bastion de civilisation avant d’entrer dans le parc. Dès les premières centaines de mètres, le GR® monte. Pas gentiment, vraiment. Les premiers passages au-dessus de la calanque de la Mounine donnent le ton : on surplombe la mer, le sentier file sur les hauteurs, et les calanques défilent en contrebas comme autant de fjords miniatures.
Marseilleveyre, Podestat, les Queyrons : les criques s’enchaînent, chacune avec son caractère. La calanque de Marseilleveyre et sa petite plage cachée méritent une halte — c’est l’un des seuls points du premier tronçon où l’on peut descendre jusqu’à l’eau. Après, le sentier coupe vers les hauteurs et n’en redescend plus avant un bon moment.
Entre la calanque de la Mounine et Sormiou, le GR® traverse un site grandiose peu connu des non-initiés : le Cirque des Walkyries. Ces amphithéâtres de calcaire érodé, perchés au-dessus de la Méditerranée, rappellent davantage les Dolomites que la Provence. On surplombe alors l’îlot de la Mélette, minuscule bout de roche planté dans le bleu. Oubliez l’idée de descendre y piquer une tête restez sur le sentier.
La calanque de Sormiou marque une pause bienvenue vers le milieu de la première journée. Ce « village » de cabanons, le seul vrai port de pêche encore vivant de ce côté du massif, offre eau et ravitaillement en saison. À partir de là, le GR® continue vers le col de Morgiou, dernier grand effort avant de rejoindre le campus universitaire de Luminy, point de séparation entre les deux journées.
Prévoir entre 6h et 7h de marche effective pour ce premier tronçon, pauses comprises. En hors-saison, les calanques sont quasi désertes — les marcheurs qui partent fin mars témoignent d’un sentiment irréel : des paysages à couper le souffle, et personne. En juillet, c’est le contraire : monde, chaleur au-delà des 35°C sur les cailloux, et risque incendie qui peut fermer le tout sans préavis.
La grotte Cosquer : 27 000 ans d’art sous 37 mètres d’eau
Le GR® 98-51 longe la calanque de la Triperie sans que grand-chose ne signale ce qui se cache là, sous les vagues. Et pourtant. À 37 mètres de profondeur, accessible seulement par un boyau sous-marin de 175 mètres de long, se trouve l’une des grottes ornées les plus importantes de la préhistoire européenne.
Découverte en 1985 par le scaphandrier professionnel Henri Cosquer, déclarée officiellement en 1991, classée monument historique en 1992. C’est la seule grotte ornée paléolithique au monde dont l’entrée s’ouvre sous la mer. Ses parois abritent plus de 517 figurations — peintures et gravures datant de deux périodes distinctes : 27 000 ans et 19 000 ans avant le présent. On y trouve des chevaux, bouquetins, bisons, mais aussi des pingouins, des phoques et des méduses — des espèces marines exceptionnellement rares dans l’art pariétal. Plus de 65 empreintes de mains, certaines d’enfants, ornent également les parois. Aujourd’hui inaccessible au public, son entrée a été obstruée après un triple accident mortel lors d’une plongée en 1991.
Voilà ce que le randonneur frôle sans le savoir, en marchant sur les hauteurs du cap Morgiou. L’art de ces hommes préhistoriques qui fréquentaient les calanques quand le niveau de la mer était plus bas de 130 mètres — à l’époque, la grotte s’ouvrait bien au-dessus des flots. Depuis 2022, une réplique grandeur nature est accessible dans la Villa Méditerranée à Marseille, sous le nom Cosquer Méditerranée. Ça vaut le détour avant ou après le trek.
Jour 2 : de Luminy à Cassis — la quintessence des calanques
Si le premier jour montre les muscles du massif, le second dévoile son âme. C’est là que les calanques les plus spectaculaires s’enchaînent dans un ordre presque trop parfait pour être honnête.
Depuis Luminy accessible en bus RTM ligne B1 depuis Marseille le GR® plonge rapidement vers la calanque de Sugiton. Avec ses deux criques superposées et son îlot dit « torpilleur » (il ressemble effectivement à un navire militaire vu de loin), Sugiton est celle qui a poussé le Parc national à mettre en place un système de réservation. La fréquentation avait atteint des niveaux destructeurs pour la végétation. Depuis 2022, les premières repousses végétales ont été observées par les agents du parc preuve que la mesure fonctionne.
Puis vient le col de l’Oule, point de bascule vers En-Vau. Le belvédère qui s’y trouve offre la vue la plus photographiée de tout le sentier : la calanque d’En-Vau en contre-plongée, ses falaises calcaires grimpant à 130 mètres au-dessus d’une eau d’émeraude. Le pic qui domine la crique depuis la droite s’appelle le Doigt de Dieu — et franchement, difficile de trouver un nom plus approprié pour ce piton rocheux de 90 mètres qui pointe vers le ciel.
- Calanque de Sugiton : deux criques, plage de galets, accès soumis à réservation estivale
- Calanque de l’Oule : passage technique vers le belvédère, vue sur En-Vau depuis les hauteurs
- Calanque d’En-Vau : la « reine des calanques », site d’escalade réputé, descente sportive depuis le GR®
- Le trou souffleur : curiosité géologique sur la pointe Cacau, limite administrative Marseille/Cassis
- Port-Miou, Port-Pin : les deux calanques de Cassis, plus accessibles, dernières étapes avant l’arrivée
Le trou souffleur, aussi appelé « narine de Neptune », mérite une pause. Cette cheminée naturelle reliée à une grotte semi-immergée émet par gros temps un bruit sourd et puissant, comme si le massif lui-même respirait. Coordonnées GPS pour les curieux : 43.203040, 5.511712. Ce point marque aussi la frontière administrative entre Marseille et Cassis deux communes, une seule calanque.
- Prévoir au minimum 2 litres d’eau par personne sur chaque tronçon, pas de point de ravitaillement garanti entre Sormiou et Cassis
- Les pierres polies par des millions de passages deviennent des patinoires par temps humide chaussures à bonne semelle indispensables
- Le sens Marseille → Cassis est classique mais le sens inverse (Cassis → Marseille) présente l’avantage logistique de finir près de la gare SNCF de Cassis pour prendre le train retour
- Certains passages nécessitent de poser les mains pas de la via ferrata, mais pas non plus une promenade de santé
- Téléchargez l’application Mes Calanques : elle notifie en temps réel des fermetures pour risque incendie
L’arrivée sur Cassis se fait par Port-Miou, la plus longue calanque du massif (presque 1,5 km), bordée d’anciennes carrières de calcaire et d’un petit port de plaisance. Le village de Cassis en lui-même mérite qu’on s’y attarde le temps d’une bière fraîche ou d’un verre de cassis blanc si on veut faire dans la cohérence géographique.
Réglementation : les règles du jeu en 2025-2026
Le Parc national des Calanques attire environ 3 millions de visiteurs par an. Ce chiffre explique à lui seul pourquoi les règles se sont durcies ces dernières années. Voilà le truc : la beauté du site est directement menacée par sa popularité. Autant comprendre le cadre avant de se retrouver à faire demi-tour à l’entrée du parc.
| Situation | Ce qui s’applique |
|---|---|
| Du 1er juin au 30 septembre | Accès réglementé selon risque incendie — décision préfectorale chaque soir entre 17h et 18h pour le lendemain |
| Journée rouge | Accès terrestre interdit. Bateau possible mais débarquement interdit |
| Sugiton en 2025 | Réservation gratuite obligatoire les week-ends 21-22 juin, tous les jours du 28 juin au 31 août, week-ends 6-7 et 13-14 septembre. Quota : 400 personnes/jour |
| Bivouac et camping | Interdits dans tout le Parc national, toute l’année |
| Sormiou et Morgiou (accès voiture) | Circulation motorisée interdite les week-ends et jours fériés du 1er juin au 31 août |
Concrètement, pour la traversée en deux jours, l’hébergement intermédiaire ne se trouve pas dans le parc. Deux options existent : une nuit à Marseille (quartiers sud, 8e ou 9e arrondissement) avec retour à Luminy le lendemain matin en bus RTM, ou si disponible le refuge-auberge de la Fontasse à Cassis, le seul hébergement vraiment en lisière du parc côté calanques cassidaines. Réserver bien à l’avance, surtout en haute saison.
Infos pratiques avant de partir
Le GR® 98-51 se rejoint facilement sans voiture. Depuis Marseille, le bus RTM ligne 20 dessert Callelongue au départ de la station métro Castellane. Depuis Cassis, le train TER rejoint Marseille-Blancarde en une vingtaine de minutes puis métro ligne 1 jusqu’à Castellane. Simple, direct, et ça évite le casse-tête du stationnement à Callelongue (vitres cassées fréquentes, mieux vaut ne pas tenter le coup).
Le bus M08 relie Cassis au rond-point du Prado à Marseille. Alternativement, la gare SNCF de Cassis propose des TER fréquents vers Marseille-Saint-Charles. Le trajet dure environ 25 minutes. En semaine hors-saison, les places sont faciles à trouver. En été et les week-ends de printemps, mieux vaut vérifier les horaires à l’avance sur le site SNCF.
La meilleure période pour faire cette traversée ? Sans hésitation, mars à mai ou octobre. La végétation est verte, les températures tournent autour de 15-20°C sur le sentier, et le nombre de randonneurs reste raisonnable. L’été est techniquement praticable mais le risque de fermeture pour incendie, la chaleur sur les cailloux blancs qui reflètent le soleil, et la foule des calanques les plus connues compliquent sérieusement l’affaire.
Le GR® 98-51 n’est pas une randonnée qu’on improvise un samedi matin. C’est un itinéraire qui se prépare, qui se respecte, et qui donne en retour quelque chose d’assez rare dans un pays aussi bâti que le nôtre : l’impression d’avoir vraiment traversé quelque chose. Les falaises, la mer en permanence dans le champ de vision, la grotte engloutie sous les vagues, le souffle de Neptune sur la pointe Cacau, tout ça reste. Longtemps.










